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Claire Ruwet participe depuis 1999 à l’Atelier d’écriture littéraire de la Maison de la Culture Famenne-Ardenne à Marche animé par Francis Hardy.
La première impulsion à l’écriture a surgi de son ventre. Dès la naissance de son premier enfant métis, le désir de lui raconter ses racines d’Afrique et de Wallonie a germé. En effet, Claire Ruwet a épousé un camerounais avec qui elle a eu trois enfants.
Pour découvrir d’autres textes, voir son site www.tole-ruwet.be
Elle, elle s’infiltre dans le sable, dans la poussière rouge, dans l’argile compacte. Elle veut retrouver la croûte lézardée de la saison sèche, les vastes étendues inondées de la saison des pluies. Et si résonnait le tam-tam sur la plante de ses pieds durcie par une soixantaine d’années, elle pourrait danser encore. Elle s’échappe à petits soubresauts de la couverture de coton. L’infirmière rattache sa perfusion et la borde en maugréant.
C’était la corvée dans sa jeunesse. La corvée tous les matins et tous les soirs. Porter l’eau tous les matins et tous les soirs, même la tête haute, ça vous broie les vertèbres. Les lionnes, les reines…des clichés tout ça … Et qu’on ne vienne pas vous parler des rencontres autour du puits… Des commérages, oui ! Et la diarrhée qui vous vide de l’intérieur et rampe dans tout le village, et les fièvres des enfants qu’on voit mourir dans ses bras, et les naissances qui laissent les mères exsangues. Avait-elle le choix ?
Isidore vendait des radios quelques échoppes plus loin. Un jour, il lui a fait des avances. Il était veuf avec deux enfants. Il a fait le voyage aller-retour jusqu’au village pour payer la dot à ses parents. Il était honnête et droit, ne buvait pas trop. Ensemble, ils ont eu six enfants supplémentaires… Le plus petit, arrimé au tissu de son kabagondo, plongeait la main dans son corsage pour porter à sa bouche la mamelle gonflée tandis qu’elle vendait toujours ses sacs. Elle, fière, répondait aux invectives des passants sur le marché. Neuf enfants à régenter comme mère et belle-mère, un commerce et une maisonnée à faire tourner. Entre le couscous à préparer et les langes à lessiver, elle ne dormait pas beaucoup.
Et le bruit de la pluie martelant les toits de tôle, et la musique du bar voisin qui traverse les parois de planches et de terre de sa chambre, elle les entend encore. Ce n’est pas le cliquetis du chariot qui passe. Isidore est là, contre ses flancs. Elle entend les rythmes du makossa, du ben skin et du bikutsi. Elle entend les cuivres et les percussions, les modulations. Elle danse collée–serrée contre Isidore.« Eh mama yé ! Eh mama oh! Eh mama yé! Eh mama oh!Acouphène éoh! Acouphène éoh ! » récite le chanteur, une main sur la poitrine en secouant la tête dans un geste de dénégation. Il a un complet vert bouteille, col en V. Perdu son calot musulman pour un bonnet vert.« Acouphène éh ! Acouphène éoh ! »Ne manque que l’odeur du poisson braisé.
Elle, redevenue mère, prend son chapelet d’enfants sur ses seins flasques et ridés. Ses enfants et leur descendance semés, éparpillés aux quatre coins du monde à la recherche d’une situation, avalés par la course dans l’asphalte, comment trouveraient-ils le temps de la rejoindre sur son lit d’hôpital? L’un s’est engagé à la légion étrangère, l’autre, clandestin, cueille des fruits en Espagne, un troisième a tenté sa chance au Nigéria, la plus jeune, étudiante boursière en Chine, prolonge des études … Les autres se débrouillent à Douala, à Maroua, à Yaoundé.
Lorsque Dieu a brusquement rappelé son Isidore, les enfants de sa première femme l’ont accusée de l’avoir empoisonné. Qu’ils soient maudits ! Lucie l’a fait venir chez elle, en Belgique. L’avion l’a emmenée. Avait-elle le choix ?
- Lucie? Lucie! crie-t-elle.Mais personne ne vient. Lucie part toute la journée faire des ménages pour payer les études de ses enfants. Ici, on n’a jamais reconnu son diplôme. Seule l’ombre d’un nuage poussé par le vent imprime en filigrane un mouvement aux stores toujours baissés. Elle est seule dans cette chambre d’hôpital. Elle restait à la maison chez Lucie, une maison isolée sans même un voisin. Elle cuisinait, regardait la télé. N’a pas eu l’occasion de se faire des amis.
Elle appelle ses enfants Dieudonné, Déo gratias, Alhadji, Angèle, Rose, Sally. La petite dernière, c’étaient les grands qui avaient choisi son prénom, un prénom de feuilleton américain. Le store ne bouge même plus.
L’infirmière surgit du néant, lui fait avaler une poudre rose et elle s’envole dans le sillage de la grue couronnée, contourne le toit des cases. Elle vole en cercle. Chaque fois qu’elle essaie de se poser, les gens en bas lui crient en dialecte des choses qu’elle ne comprend pas ; sauf Mbeng ! Donne-nous de l’argent. Elle voit leurs mains tendues vers elle. Elle voit leurs blessures. Elle cherche à s’approcher, lance tout l’argent qu’elle trouve dans le fond de ses poches. Elle lance et en bas c’est l’empoignade entre ses frères, ses cousins qui piétinent les nouvelles pousses de mil des champs pour ramasser son argent. Puis ils rentrent dans leurs cases, d’autres repartent tenter leur chance dans le goulot de la ville. Et elle, elle plane toujours en cercle au-dessus de la concession, sans pouvoir repartir, sans pouvoir se poser. « Attendez-moi ! Attendez-moi ! » hurle-t-elle. Mais ils ne l’entendent pas. En bas, ils ont bu le harki et la bière de mil. Ils rient. Ils bavardent autour d’un feu. Ils dansent le djilna. Et elle, elle plane comme un oiseau de proie qui aurait perdu son nid. Elle plane en rond, indéfiniment.
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